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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 22:53

 

 

 

Beate Margarita

 

Peinture a tempera (détrempe à l'oeuf) sur bois de tilleul, 2011.

Commande particulière de l'Abbé Martial Python, prêtre actuel

de Romont, en Suisse. 

Icône de Pascal Meier.

 

L'icône de Marguerite Bays par l'Atelier Saint-André.


"Cependant Marie se tenait dehors, auprès du tombeau, et elle pleurait. Comme elle pleurait, elle se baissa pour regarder dans le tombeau ; et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis l'un à la tête et l'autre aux pieds, à la place où le corps de Jésus avait été couché. Ils lui dirent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » Elle leur répondit : « Parce qu'on a enlevé mon Seigneur, et que je ne sais où on l'a mis. » Ayant dit cela, elle se retourna et vit Jésus qui était là ; mais elle ne savait pas que c'était Jésus. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?... » Elle, croyant que c'était le jardinier, lui dit : « Seigneur, si c'est toi qui l'a emporté, dis-moi où tu l'as mis, et j'irais le prendre. » Jésus lui dit : « Marie ! » Et elle, s'étant retournée, lui dit en hébreu : « Rabbouni » - c'est-à-dire : Maître ! » - Jésus lui dit : « Ne me touche pas ; car je ne suis pas encore monté vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu »." (Jn 20, 11-17)


Cette apparition de Jésus ressuscité à Marie-Madeleine nous dit plusieurs choses dont au moins une : Elle ne le reconnaît pas tout de suite ; « elle ne savait pas que c'était Jésus ». Et un peu plus loin, elle le confond même avec le jardinier. Comment est-ce possible ? Comment ne pas reconnaître une personne qu'on a connue, même bien connue, avec celui qui a vécu un bon moment avec nous. Cela nous dit une chose : que le visage du Ressuscité est à la fois autre que de son vivant et pourtant si semblable à ce qu'il est.

 

Pourquoi je vous dis cela en guise d’introduction de l'icône de la bienheureuse Marguerite Bays ? Car l'icône répond d'une certaine manière « trait pour trait » à ce passage de l'Evangile de Jean qui peut nous rendre perplexe. L'icône n'est pas un simple portrait du vivant de la personne, mais bien plus de sa face transfigurée à celle du Christ, comparable à celle du Ressuscité. Je ne vous cache pas pourtant que l'icône que j'ai écrite à ces imperfections dues bien moins à l'Esprit Saint qu'à celui qui l'a peinte. Je n'étais de loin pas toujours disposé à l'écoute de la troisième Personne de la Trinité dans une prière en silence qui n'est pas pesante, mais habitée par le mystère de sa Présence. Mise à part la « main » providentielle de l'Esprit, une main bien visible m'a aidé. Il s'agit de celle d'un iconographe de l'Atelier Saint-André, à Lausanne, que je remercie infiniment, car sans lui, je ne serais parvenu à un tel résultat.


J'ai pu dire devant un certain nombre de fidèles d'Yverdon et en présence de votre curé que « le Christianisme est la religion des visages (...) être chrétien c'est découvrir au coeur même de l'absence et de la mort, un visage a jamais ouvert, comme une porte de lumière, celui du Christ ». J'ose ajouter à cette phrase du théologien orthodoxe Olivier Clément, pas seulement « celui du Christ », mais aussi des saints et des saintes qui l'ont suivi où « l'âme qui a été pleinement illuminée par la beauté indicible de la gloire lumineuse de la face du Christ et remplie du Saint Esprit ... est tout oeil, toute lumière et tout visage » pour reprendre l'expression de Macaire le Grand dans sa 1ère homélie (2, PG 34, 451 AB).

 

En s'incarnant en la personne du Christ, Dieu se donne un visage humain qui autorise sa représentation. « Dieu se fait visage, prend un visage dans le visage du Christ qui est, selon saint Paul « l'image du Dieu invisible » (C1 : 1,15), d'après le sculpteur et théologien français Philippe Péneaud dans son ouvrage Le visage du Christ, Iconographie de la Croix (p. 29). Pour tout dire, l'icône n'exprime rien d'autre que le célèbre prologue de l'Evangile de Jean (1, 1 et 14) : « Au commencement était le Verbe (...) et le Verbe s'est fait chair et Il a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité, et nous avons contemplé sa gloire... ». « Pour servir d'objet de culte, l'icône ne doit avoir qu'une seule qualité : être vraie. Et pour être vraie, elle ne doit pas dépendre de la capacité humaine de voir, de se souvenir ou de représenter. Elle doit être immanente au prototype. » : nous dit Olga Medvedkova dans son petit livre sur Les icônes en Russie (p. 34). Et d'ajouter : « Or, que peut-on imaginer de plus vrai qu'une empreinte ? Ainsi la première image de la face du Christ – le Mandylion – est-elle considérée comme non faite de la main de l'homme (acheiropoïtos) » puisque c'est le Christ lui-même qui aurait apposé l'empreinte de son visage sur une étoffe pour l'envoyer à la demande d'Agbar, roi d'Edesse, afin de le guérir de sa maladie. Quant aux icônes des saints, et comme je l'ai déjà évoqué, elles ne sont pas vues comme des simples portraits ou des tableaux pour décorer les murs, elles doivent avant tout ressembler à leurs prototypes. Mais il faut surtout saisir que les saints eux-mêmes ressemblent au Christ, car seule cette parenté physique atteste leur sainteté. Aussi, nous dit-elle encore : « sur nombre d'icônes, les saints se mettent en présence et « en ressemblance » du Mandylion, de sorte que leurs visages deviennent, en quelque sorte, des « empreintes » de celui du Christ » (Op. cit. pp. 36-37).

 

 

 

Christos Acheiropoietos

 

 

Le Sauveur non fait de main d'homme (acheiropoïtos)

 

2e moitié du XIIe siècle,

Moscou, Galerie Tretiakov.

Source de l'image : Wikimédia Commons

 

 

La Parole seule de l'ancienne Alliance succède par l'Incarnation la Vision. La Parole se fait donc voir par la chair du Christ : « Qui m'a vu, a vu le Père » (Jn  14, 9). Comment l'homme peut-il envisager, ne serait-ce qu'un instant, pas la divinité invisible, mais la chair divinisée du Christ ; elle montre son hypostase : la Personne du Verbe éternel incarnée. Le Nouveau Testament est plutôt « avare » d'une description du Christ. Nous savons juste qu'il était « beau » de visage. Avait-il seulement une barbe ? Ce qui importe, c'est que l'icône rend compte avant tout de son incarnation – de l'Incarnation – du Dieu fait homme. Comme nous dit si bien le Père Bobrinskoy dans sa préface pour le livre du prêtre orthodoxe fribourgeois Michel Quenot, L'Icône, Fenêtre sur le Royaume (pp. 6-7) : « Dans l'expérience vécue de l'Eglise, l'icône est sacrement de la divino-humanité du Christ. Depuis que le Verbe divin a assumé la chair et la matière dans l'Incarnation, depuis que celles-ci ont été transfigurées dans la lumière de la Résurrection et ont été élevées à la participation à la vie divine dans l'Ascension, le langage et l'art humains peuvent être baptisés dans l'Eglise et sont à même – dans le feu de l'Esprit – de traduire à nos sens humains et à notre intelligence la présence de la divine Trinité en Elle-même et en ses saints ».

 

Que dire alors de Marguerite Bays, née dans ce petit hameau de la Pierraz dans le canton de Fribourg, le 8 septembre 1815. Que dire de cette simple couturière vivant en milieu paysan qui ne se mariera jamais et qui n'a jamais pris l'habit religieux bien qu'elle se rendit régulièrement à l'abbaye de la Fille-Dieu, à Romont. Non ! Marguerite se sent plutôt appelée à prier autrement dans une vie consacrée dans le célibat baptismale.


Ce qui m'a frappé tout d'abords chez cette femme, c'est qu'elle est proche de nous, de chacun d'entre nous. Car, comme l'a si bien exprimé le bienheureux Pape Jean-Paul II, lors de la cérémonie de béatification à Rome en 1995 : « Il s'agit d'une femme toute simple, avec une vie ordinaire, en qui chacun de nous peut se retrouver » ; et d'ajouter : « une longue marche silencieuse dans la voie de la sainteté ». Et cette vie ordinaire a pourtant profondément marquée la conscience de ceux et de celles qui ont côtoyé Marguerite, car sa vie fut prière et travail. On pourrait dire même qu'elle était une Marthe et une Marie réunies en une seule personne, car elle prenait pas du temps sur son travail pour prier beaucoup.

 

L'exemple que nous donne Marguerite, c'est que l'homme accompli en Christ peut se réaliser pleinement même en étant laïc, qu'il n'est donc pas nécessaire d'être religieux. C'est tous les jours, aussi bien les dimanches et les jours de fêtes, qu'elle se rendait à la messe pour communier. Détail non négligeable, elle récitait le rosaire lors de ses déplacements avant même que le Pape Jean-Paul II ait accordé son importance dans la vie d'un chrétien par sa lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae adressée à l'épiscopat, au clergé et aux fidèles sur le rosaire, en 2002.


Aussi, les enfants l'aimaient beaucoup. Marguerite attirait à elle cette innocence tout comme le Christ qui demandait à ses disciples de laisser venir à lui les petits enfants. Elle aimait préparer avec eux la crèche de Noël, même modeste dans sa présentation. Elle avait également le don de conseil auprès de personnes, parfois venues de loin, qui désiraient lui parler. Puis, elle se rendait auprès des malades avec le regard habité par cette amour-charité en imitation de celui du Christ pour le prochain.

 

Puis survint le 8 décembre 1854, alors qu'elle souffrait probablement d'un cancer des intestins, une guérison suivie d'une souffrance d'une toute autre nature apparut: celle endurée par le Christ au moment de sa passion. Elle eût les stigmates. Elle vécût, en particulier le vendredi saint, la « traversée pascale. » Autrement dit, elle vécût les souffrances endurées par le Christ sur la croix remarquées par les expressions de douleur de son visage, pour se retrouver à l'état d'un mort où son corps avait l'aspect d'un cadavre, pour enfin revenir à la vie par le « réveil » de son extase dans la joie pascale comme au matin de Pâques. Puis, elle s'éteignit le 27 juin 1879 pour être illuminée de cette Présence qu'elle a toujours aimée retrouver ici-bas.

 

Ce que j'aime dans cette figure spirituelle proche du Tiers ordre franciscain, c'est sa discrétion et son humilité à dissimuler tant qu'elle pouvait sa sainteté vécue dans le silence d'une vie simple et apparemment semblable à tant d'autres. L'icône que voici tente de révéler cette figure spirituelle dans sa simplicité même avec une certaine fragilité par la maigreur de son corps par rapport à la taille de sa tête.

 

Après avoir évoqué quelque peu les origines et la théologie de l'icône, puis les quelques mots sur Marguerite Bays, permettez-moi de vous faire part de certaines spécificités techniques, de certaines clefs de l'icône et de son langage symbolique, en particulier de celle que vous avez sous les yeux. Tout d'abord, l'iconographe ne signe jamais une icône, et ce pour trois raisons au moins. Synonyme de sa personnalité, son nom s'efface pour laisser toute la place à la Personne non seulement du Christ, mais également du saint ou de la sainte présent(e) dans l'icône. Puis, l'icône est réalisée selon la Tradition établie par les Pères de l'Eglise qui garantit sa vraisemblance, et qui de ce fait, n'appartient pas proprement dit à l'iconographe. En dernier lieu, l'iconographe reçoit, selon sa foi, l'inspiration du Saint Esprit qui est signe de la grâce divine au moment de la prière où Dieu vient frapper à la porte de notre coeur pour nous «posséder » tout entier, autrement dit pour vivre pleinement en nous.

 

La matière de l'icône ne doit pas être violée, mais telle que le Créateur l'a façonnée, de sorte que tous les matériaux et ingrédients utilisés proviennent du monde minéral, végétal ou organique. Ces trois mondes sont appelés à participer pleinement à la transfiguration de tout le cosmos, puisqu'il revient à l'iconographe de spiritualiser d'une certaine manière la réalité sensible.

 

Le support de la planche requiert à elle seule une longue préparation. Concernant l'icône de Marguerite, ce n'est pas moi qui l'aie préparée, car cela exige une certaine expérience. Pour résumé, la planche est d'abord hachurée d'incisions, puis recouverte de deux couches de colle animale et parfois entoilée. La planche est ensuite enduite d'un fond blanc appelé « levkas ». Ce fond, composé de colle et de poudre d'albâtre, est appliquée en plusieurs couches successives pouvant aller jusqu'à sept, puis polie à la pierre ponce. Le choix de la planche est important, car d'elle dépend de la conservation de la peinture. Il s'agit ici d'une planche en tilleul d'un seul tenant, c'est-à-dire sans encollages, chevilles ou cales pour renforcer le dos de la planche. Comme tout bois qui est matière vivante, cette planche travaillera certainement en se courbant quelque peu au fil du temps.

 

Vous pouvez remarquer une légère excavation de quelques millimètres de façon à laisser apparaître un cadre qui entoure la tête de la Bienheureuse. Cette excavation, plutôt utilisée dans la tradition d'icônes russes, se dit en slavon : « kovceg ». Ce mot, désignant des coffrets à reliques et à des objets sacrés, permet de saisir que l'excavation ainsi faite n'est pas pour encadrer, mais bien plutôt de préserver l'image sacrée comme dans un écrin. On pourrait dire qu'elle désigne un espace sacré comme lieu de présence de la Bienheureuse.

 

La peinture utilisée pour cette icône est la détrempe à l'oeuf plus connue sous le vocable de tempera.  Il s'agit de pigments minérales et plus rarement végétales mélangés avec du jaune d'oeuf, de la bière ou du vinaigre et un peu d'eau. Pour une meilleure application de la peinture, l'iconographe utilise le plus souvent des pinceaux en poil de martre ou d'écureuil. De l'or en feuille de dix-huit carats pour le nimbe et la bordure intérieure donne à percevoir l'icône comme participant à la lumière divine. De l'huile de lin mélangée avec de la résine ou d'autres essences qu'on appelle « olifa » est appliquée sur toute la surface de l'icône avec un pinceau plat, afin de la protéger de la suie des bougies et de la poussière. Selon Michel Quenot, l' « olifa » correspondrait au « reflet de l'incorruptibilité de la création nouvelle jaillie du tombeau avec le Ressuscité au matin de Pâques, l'icône peut ainsi résister aux affronts et à l'usure du temps » (L'Icône, Fenêtre sur le Royaume, p. 101).

 

Chaque icône contient une inscription, d'un nom qui l'investit d'une présence, en l'occurrence de celle de Marguerite pour le cas présent. Non seulement ce nom désigne la personne, mais aussi confère à l'icône son caractère sacré. Beata Margarita, est-il donc écrit en toute lettre, autrement dit : « Bienheureuse Marguerite ». J'espère que bientôt je pourrais modifier le Beata  en Sancta, bien qu'elle le soit déjà pour moi, dans le ciel de mon coeur.

 

Les yeux démesurément larges remplissent à eux seuls, pour ainsi dire, le visage. J'ai volontairement élargi les yeux pour les fixer sur l'au-delà. Ces yeux grands ouverts sont animés pour s'ouvrir davantage sur le Royaume qui n'est pas de ce monde et témoignent des Ecritures : « Mes yeux sont fixés sur Yahvé » (Ps 25, 15) et dans Luc (2, 30) : « Car mes yeux ont vu ton salut ! » Ne voit-on pas des yeux illuminés de la grâce divine, à tel point que les traits en blanc qui entourent les yeux avec leurs larges arcades sourcilières semblent diffuser encore plus largement cette lumière ? Ce regard tout de sainteté peut ainsi rayonner sur les êtres et les créatures qui regardent la Bienheureuse. Regard non de jugement, mais de compassion, la Bienheureuse nous accueille avec bienveillance par des yeux ardents et confiants dans le Christ. Le front, qui abrite la force de l'esprit et de la sagesse, est également large comparable à la largesse de l'amour portée sur les êtres. Les cheveux plats et partiellement dissimulés par le « bonnet » de couturière que porte Marguerite rend compte de sa sainteté cachée par son humilité. Le plus souvent allongé et fin dans les icônes, le nez rend compte d'une certaine noblesse prêt à humer la bonne odeur de l'encens lors de la célébration eucharistique. Généralement petite et fine, la bouche au dessin quelque peu géométrique est comme dépouillée de toute sensualité. Elle n'est pas celles de certaines actrices telles que Scarlett Johannson ou d'une Angelina Jolie. Dans l'icône, l'appel aux sentiments comme le sourire ou le rire n'est pas de mise. La bouche reste close, car la contemplation demande le silence pour écouter dans l'oraison Celui-là même qu'on prie. Cette forme d'impassibilité ne se veut ni sévère ni joyeuse, mais seulement de dégager la paix intérieure qui habite l'être tout entier en participant pleinement à la vie divine. Les oreilles, si particulières dans l'icône par leurs formes inhabituelles, se sont intériorisées ; les multiples bruits de ce monde se sont atténués pour écouter davantage la Parole et les commandements du Seigneur. L'attention se porte de plus en plus sur l'intériorité de l'être et de sa relation avec le Seigneur comme une écoute toujours à renouveler. Tous les sens sont donc tournés vers Dieu, afin de ne pas briser cette relation qui se déroule au coeur même de l'homme. L'immobilité du corps, apparemment figé, permet de deviner une autre vie, une dynamique plus intériorisée de la vie que révèle le regard grand ouvert et non fermé sur l'autre, le tout-Autre. Plus encore, un calme, une tranquillité se dégage de l'icône. Une paix aimante se dégage de l'icône pour qui prend le temps de la voir. Le nimbe doré entourant la tête atteste la sainteté de la personne : « Le nimbe doré de la tête symbolise le ruissellement de lumière divine en celui qui vit dans l'intimité de Dieu. Plus intéressée à l'âme qu'au corps, l'icône montre l'effet de l'Esprit Saint sur l'homme ainsi transformé à la ressemblance divine » (L'Icône, Fenêtre sur le Royaume, pp. 115-117).

 

L'habit de la servante du Seigneur est celle de son travail de couturière. Sa coiffe avec le noeud à son cou fut loin d'être facile à réaliser, car l'icône demande une certaine stylisation des formes. Son bonnet a été pensé comme des pétales de fleurs entourant son visage. J'ai eu souci un moment donné que cela devienne un bonnet de bains. Je crois que ce ne fut pas le cas. J'ai voulu exprimer une sorte de corolle de pétales décrivant la forme d'une couronne. Son habit ne fut pas non plus des plus aisés, puisque qu'il faillait intégrer des fleurs de campagne sur son chemisier sans que cela devienne trop « kitsch ». Il faut dire que j'ai un peu inventé en donnant un rythme par l'alternance des délicates fleurs rouges et bleues sans envahir toute la surface. Les quelques rares plis du vêtement se veulent être plus des lignes de force contribuant à fixer la dimension spirituelle de la personne. Cette dernière semble être comme revêtue de lumière comme d'un manteau d'où l'accentuation des plis par des éclaircissements en blanc et d'une légère transparence du vêtement bleu. Couleur céleste par excellence, le bleu est une des couleurs principales qui définit l'habit de la Vierge Marie exprimant un certain détachement à l'égard du monde et comme l'envol de l'âme libérée du péché vers Dieu. Le bleu appelle à la contemplation ; il suffit d'observer un lac en repos se confondant parfois avec le ciel dans l'horizon lointain. Sur le fond bleu du tablier se trouve la croix du Christ que Marguerite aimait tant. La disposition de la croix sur le fond de ce tablier bleu peut faire penser à un autel. Aussi, cette croix ne se trouve-t-elle pas à l'emplacement du coeur de Marguerite ? Cette croix n'est-elle pas au fond la croix du Christ se trouvant au coeur de sa vie ? Peinte comme une miniature, le Christ sur la croix reprend celle que Marguerite portait. Le Christ sur sa croix est fidèle à ce qui pouvait se faire de mieux au XIXème siècle : hanches et tête légèrement orientées vers la droite, Christ barbu aux longs cheveux et aux yeux clos avec l'expression d'une tristesse créée par la forme des arcades sourcilières, tête entourée de la couronne d'épines et perizonium (sorte de pagne) plutôt court couvrant les organes génitaux, mais tout en montrant la nudité presque complète du Christ. Toutefois, il y a, à mon sens, un élément remarquable à relever : La tête du Christ est entourée par une immense auréole où on peut distinguer un point centrale semblable aux clous plantés dans les paumes des mains, sur le bout des pieds et sur la pancarte de l'inscription « INRI » (Iesus Nazareus Rex Iuderum) ; ce point central est entouré par un cercle entrelacé décrivant une couronne d'épines d'où émerge des rayons comme les rayons d'un soleil. Ici transparaît déjà par cette auréole, la gloire du Christ par sa sainteté qui rayonne sur le monde et les êtres, autant dire sur le cosmos tout entier. La représentation du Christ sur cette croix nous fait part de sa kénose (son abaissement le plus total, réduit en état d'esclave, rappel de la descente du Verbe dans le monde qui s'est fait le plus bas) et de sa gloire transfigurant déjà le monde. Je crois bien que la Bienheureuse Marguerite Bays entrevoyait et expérimentait déjà de son vivant, bien que dans une certaine mesure, ce que je viens de vous dire. Ce n'est pas pour rien que j'ai expressément entouré la croix d'un carcan doré ainsi que les clous attachant les membres endoloris du Christ. Les plaies du Christ sont déjà comme transfigurées dans l'annonce imminente de sa résurrection.

 

En conclusion, l'icône rend compte de la présence spirituelle incarnée de la personne. L'icône ne se veut donc être ni touchante, ni sentimentale. Tout naturalisme appuyé altérerait sa portée spirituelle et concourait à son déclin, car elle se rattacherait plus au monde corruptible et corrompu qu'à un monde en phase d'être transfiguré et à la déification de l'homme. Alors comment un visage d'une bienheureuse peut se faire aisément reconnaître sans que cela soit pour autant un portrait ? En faisant tout d'abord confiance à l'Esprit Saint qu'on ne cesse d'appeler par une conversion de chaque instant, puis par la prière adressée à Marguerite et par les images que nous avons à disposition tel un tableau peint par une cistercienne de la Fille-Dieu. Je dois vous avouer que cela fut loin d'être aisé, car nous nous sommes bien habitués par ce beau portrait, et que toute tentative de livrer autre chose semble fortuite. Sans compter qu'il n'existe pas de tradition iconographique de la Bienheureuse Marguerite Bays comme c'est le cas pour un Saint Nicolas, une Vierge à l'Enfant ou encore d'une Sainte Marie L'Egyptienne. D'autant plus que Marguerite n'est pas une chrétienne d'Orient, mais les Saints ne dépassent-t-ils pas toutes les frontières et les distinctions religieuses ?


Pour répondre au mieux à mes réflexions, je me permets de citer une nouvelle fois Michel Quenot, qui d'après moi, a bien su l'exprimer : « Si la personne représentée est toujours ressemblante et porte, par exemple, le même costume que de son vivant, le corps dépeint n'a rien de charnel et, par conséquent, rien de putrescible (...). Evacuée, la chair fait place à un corps transfiguré, rempli des énergies divines. D'où vient alors le malaise qu'éprouvent parfois certaines personnes face à l'icône ? Attraction et répulsion combinées ! Si l'icône annonce la joie au monde, l'ascétisme ambiant imprime une touche de tristesse. Ce contraste entre tristesse et joie renvoie à l'essence même du christianisme où la lumière l'emporte définitivement sur les ténèbres et la souffrance. La joie de Pâques est inconcevable sans la Passion au terme de laquelle le Christ ressuscite » (L'Icône, Fenêtre sur le Royaume, p. 106). Il me semble que cela corresponde bien à la Bienheureuse Marguerite. Si bien que l'expression de son visage sur cette icône s'inscrit en définitive sur cette dernière phrase. La Pâques, « mort et résurrection », est un passage obligé pour tout chrétien ; Marguerite l'a su parfaitement bien, elle qui expérimenta jusqu'à son corps même les souffrances affligées au Christ, à ce Fils Bien-Aimé de Dieu.

 

 

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Portrait de la bienheureuse Marguerite Bays        

par une soeur  de la Fille-Dieu à Romont (Suisse).

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